LE MONDE | 10.10.09 | 14h19 • Mis à jour le 10.10.09

Analyse
Silvio Berlusconi veut affaiblir l'Etat pour "se sauver"

Touché, trois fois touché ! En six mois, Silvio Berlusconi vient de subir trois revers. Le premier concerne son image d'homme d'Etat surpris à se rendre à un rendez-vous avec une jeune fille tout juste majeure ou à recevoir des prostituées dans ses résidences privées. Il s'en remettra : les Italiens, machistes et oublieux, ne sont que 20 % à juger ces faits "importants". Les autres les ignorent ou s'en moquent. Le deuxième concerne son portefeuille après une condamnation par un tribunal de Milan à verser 750 millions d'euros à son vieil ennemi Carlo De Benedetti, spolié dans l'affaire de la vente des éditions Mondadori. La fortune du président du conseil, estimée à 8 milliards d'euros, devrait lui permettre d'absorber ce choc financier.
Le troisième, enfin, concerne son avenir judiciaire après le rejet par la Cour constitutionnelle de la loi garantissant l'immunité pénale de M. Berlusconi pendant la durée de son mandat. Entouré d'une armée d'avocats aguerris, le Cavaliere, qui n'a jamais été condamné définitivement malgré une vingtaine de procès, s'apprête encore une fois à jouer la montre afin que les faits qui lui sont reprochés (corruption, caisse noire, fraude fiscale) tombent sous le coup de la prescription.
Mais le prix à payer pour sa survie est lourd. Très lourd pour les institutions, l'Etat, la Constitution et d'une manière générale pour les acteurs de la médiation démocratique. Tout à sa volonté d'opposer le peuple, dont, dit-il, il a reçu son mandat, aux élites qui l'empêcheraient d'exercer celui-ci, le président du conseil recourt à un sytème de défense qui risque de plonger l'Italie un peu plus dans la crise des valeurs et dans une opposition de plus en plus hystérique entre pro et anti-Berlusconi. Ce qui aurait pour résultat de transformer la personne du chef du gouvernement en sujet unique du débat et de l'activité politiques.
Pour sauver sa réputation, le président du conseil a d'abord visé la presse, accusée de publier "des mensonges". Pour faire cesser (sans succès) les révélations sur les scandales touchant à sa vie privée, il poursuit deux quotidiens de gauche (La Repubblica et L'Unita) à qui il demande de lourdes sommes pour "diffamation". Dans le même temps, il a poussé les journaux et les télévisions qui lui appartiennent à une offensive totale contre les médias ennemis, et achevé sa mainmise sur deux des trois chaînes de la télévision publique dont il a veillé personnellement à la nomination des cadres.
Pour sauver son empire industriel, M. Berlusconi a violemment attaqué la justice en qui il voit une institution qui serait tout entière consacrée à lui nuire. "Juges rouges", "juges partiaux", "juges payés par les contribuables pour nuire aux Italiens" : ses accusations qui dénigrent l'Etat font écho à sa politique visant à le faire maigrir à travers des coupes dans la fonction publique. Elles parachèvent les propos du ministre de la fonction publique qui insulte ses agents en les traitant de "fainéants", transformant le gouvernement en véritable machine de guerre contre l'Etat.
Pour contester l'arrêt de la Cour constitutionnelle, le Cavaliere, n'a pas hésité à attaquer le président de la République, Giorgio Napolitano. Cet ancien membre du Parti communiste est une des personnalités politiques les plus respectées en Italie, le garant de la Constitution. "On sait de quel bord il est", a lancé M. Berlusconi au comble de la fureur, lui reprochant, sans le dire, de ne pas avoir fait ce que lui, peut-être, n'aurait pas hésité à faire : exercer suffisamment de pression sur les sages, nommés pour un tiers par la présidence de la République, pour obtenir une sentence qui soit favorable aux intérêts du président du conseil.
Parallèle logique de ce travail de sape systématique contre les institutions : le parti anti-immigrés et autonomiste de la Ligue du Nord a pris un poids de plus en plus grand dans la coalition au pouvoir. Les attaques contre l'Etat et les institutions heurtant la culture des parlementaires venus du parti postfasciste Alliance nationale, la solidité du gouvernement dépend aujourd'hui du parti le plus "anti-italien". Il y a fort à parier que cette influence grandira encore au fur et à mesure que M. Berlusconi aura besoin de soutien. Pour l'instant, la Ligue n'a pas encore présenté l'addition. Les élections régionales de mars vont lui permettre de le faire : du nombre des têtes de liste qu'elle aura obtenu dans le Nord, on pourra déduire le prix payé par M. Berlusconi pour s'attacher la fidélité de ce parti pour qui l'Etat n'est qu'une fiction, un puzzle à défaire au plus vite.
Que l'Etat italien - lourd, inefficace, dépensier et déficitaire - ait plus qu'aucun autre en Europe besoin d'être réformé ne fait aucun doute. Que ses institutions aient besoin d'être dépoussiérées également. M. Berlusconi - qui a exercé le pouvoir durant la moitié des quinze dernières années -, pas plus que la gauche, n'y est parvenu. Réélu en 2008, il a donné pendant quelques mois l'impression de vouloir être enfin un "homme d'Etat". La crise économique et le tremblement de terre des Abruzzes ont renforcé cette illusion. Mais ses attaques renouvelées contre la presse, les juges, le président de la République et la Constitution laissent à penser que, pour se sauver, le président du conseil a délibérément pris le risque d'affaiblir ces derniers obstacles à la tranquillité d'un citoyen jouisseur et d'un chef d'entreprise indélicat nommé Silvio Berlusconi.